Dr H. Hospitaliste

Fiches › Néphrologie et électrolytes

Acidose métabolique et hyperlactatémie

Néphrologie et électrolytesFiche révisée · oct. 2026

💊 Doses / traitement

En bref : Toujours en 4 temps : trouble primaire, compensation (Winter), trou anionique corrigé pour l'albumine, puis delta-delta et trou osmolaire si TA élevé. Le lactate élevé est surtout de type A (hypoperfusion) : on traite la cause, pas le chiffre. Le bicarbonate IV est réservé aux pertes de bicarbonate, à l'hyperkaliémie, à certaines intoxications et au pH ≤ 7,20 avec IRA sévère.

🩺 Au chevet

🚩 Signaux d'alarme

  • Lactate ≥ 4 mmol/L : sepsis, choc.
  • Douleur abdominale disproportionnée à l'examen + lactate élevé : ischémie mésentérique.
  • Trou osmolaire > 20–25 avec TA élevé : méthanol ou éthylène glycol.
  • PCO₂ plus haute que Winter : fatigue respiratoire.
  • Glycémie normale sous iSGLT2 : ACD euglycémique. ✅ À faire maintenant

  • Gaz, ions, albumine ; Winter (1,5 × HCO₃⁻ + 8 ± 2), TA corrigé, delta-delta.

  • Si TA élevé : lactate, BHB sérique, créatinine, osmolalité, ASA, acétaminophène.
  • Si TA normal : trou anionique urinaire.
  • Lactate q2–4 h dans le sepsis. 💊 Premières ordonnances

  • Traiter la cause ; Lactate Ringer ou soluté balancé plutôt que NS.

  • Thiamine 200–500 mg IV si alcoolisme ou malnutrition.
  • Alcools toxiques : fomépizole 15 mg/kg IV puis 10 mg/kg q12 h.
  • Bicarbonate : bolus 1–2 mmol/kg IV si ASA ou tricycliques (QRS large) ; pas de bénéfice dans l'acidose lactique ou la cétoacidose isolée. 📞 Appeler / référer si

  • Alcool toxique, salicylés : Centre antipoison (1 800 463-5060) et néphrologie pour dialyse.

  • MILA sévère (lactate > 15–20, pH < 7,0) : hémodialyse.
  • pH < 6,9–7,0 avec instabilité : soins intensifs.

🔗 Ressources et raisonnement

Démarche en 5 étapes

  1. pH : acidémie si < 7,35. HCO₃⁻ bas = acidose métabolique ; PCO₂ haute = acidose respiratoire.
  2. Compensation respiratoire attendue (Winter) : PCO₂ attendue = 1,5 × HCO₃⁻ + 8 (± 2). Repère rapide : PCO₂ ≈ 2 derniers chiffres du pH. - PCO₂ plus haute que prévu : acidose respiratoire associée (fatigue, sédation). - PCO₂ plus basse : alcalose respiratoire associée (sepsis, ASA, cirrhose).
  3. Trou anionique (TA) = Na − (Cl + HCO₃⁻). Normal ≈ 10–12 (selon le laboratoire). - Correction pour l'albumine : TA corrigé = TA + 2,5 × (40 − albumine en g/L) / 10. Une albumine à 20 g/L masque environ 5 mmol/L de TA.
  4. Delta-delta (si TA élevé) = (TA − 12) / (24 − HCO₃⁻). - < 1 : acidose à TA normal associée (diarrhée, NS massif). - 1–2 : acidose à TA élevé pure. - > 2 : alcalose métabolique associée (vomissements, diurétiques).
  5. Trou osmolaire = Osm mesurée − (2 × Na + glucose + urée) [+ 1,25 × éthanol en mmol/L]. > 10 : alcool toxique, mannitol, glycérol, sorbitol, propylèneglycol. - > 20–25 avec TA élevé : méthanol ou éthylène glycol jusqu'à preuve du contraire.

⚠️ Un trou osmolaire normal n'exclut pas une intoxication tardive : l'alcool est déjà métabolisé en acides (TA élevé, trou osmolaire qui baisse).

Compensations attendues (aide-mémoire)

Trouble primaire Compensation
Acidose métabolique PCO₂ = 1,5 × HCO₃⁻ + 8 ± 2
Alcalose métabolique PCO₂ ↑ de 0,7 par 1 mmol/L de HCO₃⁻ ↑ (≈ 5–7 par 10)
Acidose respiratoire aiguë / chronique HCO₃⁻ ↑ 1 / ↑ 3–4 par 10 mmHg de PCO₂
Alcalose respiratoire aiguë / chronique HCO₃⁻ ↓ 2 / ↓ 4–5 par 10 mmHg de PCO₂

💡 Perle de Dr H. : trois contextes donnent un pH presque normal par trouble mixte (acidose à TA élevé + alcalose respiratoire) : sepsis, intoxication à l'ASA, cirrhose.

Causes

TA élevé (KARMEL / MUDPILES CAT)

Cause Indices
Cétoacidose diabétique, alcoolique, de jeûne β-hydroxybutyrate sérique (la bandelette au nitroprussiate le sous-estime) ; ACD euglycémique sous iSGLT2
ASA (salicylés) Alcalose respiratoire + acidose à TA élevé, acouphènes
Rénale (urémie) DFGe habituellement < 20–30
Méthanol Troubles visuels, trou osmolaire
Éthylène glycol Cristaux d'oxalate urinaires, IRA
Lactique Voir plus bas
Acide pyroglutamique (5-oxoproline) Acétaminophène chronique + malnutrition, sepsis, IRC, flucloxacilline ; TA inexpliqué
Autres Fer, isoniazide, cyanure, CO, toluène, propylèneglycol (lorazépam IV), D-lactate (grêle court)

TA normal (hyperchlorémique) : HARDUP

  • Diarrhée (la plus fréquente), fistules, stomies, dérivation urétéro-intestinale.
  • Réanimation au NS (chlorure) ; alimentation parentérale.
  • Acétazolamide, topiramate.
  • ATR : type 1 (distale, K bas), type 2 (proximale, K bas), type 4 (hypoaldostéronisme, K élevé : diabète, IECA/ARA, spironolactone, TMP, héparine).
  • Phase de récupération d'une ACD (cétones perdues dans l'urine).
  • Trou anionique urinaire (Na + K − Cl urinaires) : négatif si l'excrétion de NH₄⁺ est adéquate (perte digestive), positif si défaut rénal (ATR, IRC).

TA bas

  • Hypoalbuminémie, myélome (paraprotéine IgG), lithium, bromure, hypercalcémie, hypermagnésémie.

Hyperlactatémie

  • Lactate normal < 2 mmol/L. ≥ 4 mmol/L : marqueur de gravité (sepsis, choc).
Type Mécanisme Causes
A Hypoperfusion ou hypoxie tissulaire Choc (septique, cardiogénique, hypovolémique), arrêt cardiaque, ischémie mésentérique, ischémie de membre, hypoxémie sévère, anémie profonde, CO
B1 Maladie sous-jacente Insuffisance hépatique (↓ clairance), cancer (lymphome, Warburg), ACD, convulsions, déficit en thiamine
B2 Médicaments et toxiques Épinéphrine, salbutamol (agonistes β2), metformine, linézolide, propofol, antirétroviraux, cyanure (nitroprussiate), éthanol, méthanol, éthylène glycol, ASA, fer
D-lactate Fermentation bactérienne Syndrome du grêle court, chirurgie bariatrique ; non mesuré au laboratoire standard

💡 Perle de Dr H. : 3 mécanismes de lactate ↑ : hypoperfusion locale ou systémique, baisse de clairance (foie) et médicaments. Un lactate élevé sous épinéphrine ou salbutamol est souvent bénin (glycolyse aérobie) et ne signe pas un choc qui s'aggrave.

⚠️ Lactate élevé avec douleur abdominale disproportionnée à l'examen : penser ischémie mésentérique (angio-TDM sans délai). Un lactate normal ne l'exclut pas.

Metformine : MILA, MALA ou MULA

Plaide pour la metformine (MILA) Plaide contre (MULA)
Dose Élevée, intoxication aiguë Faible
Fonction rénale IRC ou IRA subaiguë, DFGe très bas Préservée
Autre cause Aucune Sepsis, choc évident
Réponse à la réanimation Nulle Lactate qui baisse rapidement
  • La plupart des cas sont « associés » (MALA) : la metformine est présente, mais la maladie aiguë est le moteur.
  • MILA sévère (lactate > 15–20, pH < 7,0, IRA, état de choc) : hémodialyse (élimine la metformine et corrige l'acidose).

Prise en charge

  • Traiter la cause : réanimation liquidienne et source contrôlée dans le sepsis, insuline et liquides dans l'ACD, thiamine 200–500 mg IV si alcoolisme ou malnutrition.
  • Lactate : redoser q2–4 h pour suivre la clairance (≥ 10–20 %) dans le sepsis. Le temps de remplissage capillaire est un complément utile (SSC 2021).
  • Préférer le Lactate Ringer ou un soluté balancé au NS quand de gros volumes sont nécessaires (moins d'acidose hyperchlorémique).
  • Alcools toxiques : fomépizole 15 mg/kg IV puis 10 mg/kg q12 h (ajuster en dialyse) ; acide folique (méthanol) ; consultation au Centre antipoison du Québec (1 800 463-5060) et en néphrologie pour hémodialyse.
  • Salicylés : alcaliniser l'urine (bicarbonate IV), éviter l'intubation si possible (perte de la compensation), dialyse si sévère.
  • Acide pyroglutamique : cesser l'acétaminophène et la flucloxacilline ; N-acétylcystéine souvent utilisée.

Bicarbonate de sodium IV

Indication Commentaire
Pertes de bicarbonate (diarrhée, ATR) Indication logique ; PO à long terme
Hyperkaliémie avec acidose En complément
Intoxications : ASA, antidépresseurs tricycliques (QRS large) Bolus 1–2 mmol/kg IV
pH ≤ 7,20 avec IRA KDIGO 2–3 en soins intensifs Peut réduire le besoin de dialyse ; voir mise à jour
Acidose lactique ou cétoacidose isolée Pas de bénéfice ; seulement si pH < 6,9–7,0 avec instabilité (avis USI)

⚠️ Mis à jour (BICARICU-2, JAMA 2025) : chez les patients aux soins intensifs avec IRA stade 2–3 et pH ≤ 7,20, le bicarbonate protocolisé (cible pH ≥ 7,30) n'a pas réduit la mortalité à 90 jours. Il a cependant réduit le recours à la dialyse (35 % vs 50 %). L'usage reste raisonnable dans ce sous-groupe, sans attente de survie.

  • Effets indésirables : surcharge sodée et volémique, hypokaliémie, hypocalcémie ionisée, hausse de la PCO₂ (assurer la ventilation).
  • Formulations : ampoule de 50 mmol (8,4 %, 50 mL) ; perfusion isotonique de 150 mmol dans 1 L de D5 % pour les pertes digestives.
  • IRC : bicarbonate PO (500–1000 mg BID–TID) pour viser HCO₃⁻ ≥ 22 mmol/L (KDIGO) ; ralentit la progression.

Algorithme

Élevé

Normal

Oui

Négatif

Positif

K bas

K élevé

HCO3 bas, pH < 7,35

PCO2 selon Winter ?
1,5 × HCO3 + 8 ± 2

TA corrigé pour l'albumine

Lactate, cétones (BHB),
créatinine, Osm, ASA,
acétaminophène

Trou anionique urinaire
Na + K − Cl

Delta-delta
< 1 : TA normal associé
> 2 : alcalose associée

Trou osmolaire > 10 ?

Méthanol, éthylène glycol :
fomépizole, néphro
pour dialyse

Pertes digestives :
diarrhée, fistule, stomie
ou NS en grande quantité

Acidose tubulaire rénale,
IRC ; K ?

ATR type 1 ou 2,
acétazolamide

ATR type 4 :
hypoaldostéronisme,
IECA, spironolactone, TMP

Pièges et perles

  • Ne jamais interpréter un TA sans l'albumine : en hospitalisation, l'hypoalbuminémie cache souvent une acidose lactique.
  • Le TA « normal » varie selon le laboratoire (ion-sélectif) ; utiliser la valeur de base du patient si connue.
  • La cétonurie au bâtonnet manque le β-hydroxybutyrate : doser les cétones sériques (BHB).
  • Sous iSGLT2, une acidose à TA élevé avec glycémie normale est une ACD euglycémique jusqu'à preuve du contraire.
  • Lactate élevé en sepsis, mais patient bien perfusé : chercher une cause de type B (β2-agonistes, foie, thiamine) avant d'ajouter du liquide.

Références