Dr H. Hospitaliste

Fiches › Gériatrie et CHSLD

Dépression du sujet âgé

Gériatrie et CHSLDFiche révisée · oct. 2026

💊 Doses / traitement

En bref : Chez la personne âgée, la dépression se présente souvent par des plaintes somatiques, cognitives ou un déclin fonctionnel plutôt que par la tristesse. Il faut d'abord exclure un delirium, une cause médicale ou médicamenteuse. Traitement de 1re ligne : sertraline ou duloxétine (escitalopram/citalopram en alternative, avec plafond de dose), psychothérapie et activité physique. Débuter bas, mais monter jusqu'à une dose efficace, et poursuivre au moins 1 an après la rémission.

🩺 Au chevet

🚩 Signaux d'alarme

  • Idées ou intentions suicidaires (homme âgé seul, maladie, alcool, accès à armes ou médicaments)
  • Dépression psychotique (délire de ruine, nihiliste, de culpabilité)
  • Refus de boire et de manger, détérioration physique rapide
  • Aggravation, irritabilité, accélération sous antidépresseur : trouble bipolaire ✅ À faire maintenant

  • Exclure un delirium, une cause médicale ou médicamenteuse

  • GDS-15 ou PHQ-9 ; Cornell si TNC modéré à sévère ; risque suicidaire toujours
  • FSC, électrolytes, Ca, créat, glucose, TSH, B12 ; revue des médicaments
  • Na de base sous ISRS/IRSN 💊 Premières ordonnances

  • Sertraline 25 → 50–200 mg die ou duloxétine 30 → 60 mg die

  • Alternatives : escitalopram max 10 mg, citalopram max 20 mg après 65 ans
  • Mirtazapine 7,5 → 15–45 mg HS si insomnie, perte de poids
  • B12 < 220 pmol/L symptomatique : 1200 µg PO die
  • Monter à une dose efficace ; réévaluer à 4 sem ; Na à environ 1 mois 📞 Appeler / référer si

  • Psychiatrie gériatrique : échec de 2 essais, idées suicidaires, psychose, refus de manger (ECT)

  • Urgence si risque suicidaire immédiat

🔗 Ressources et raisonnement

📘 Protocoles INESSS — Ajustement des antidépresseurs

📞 Consulter Quand consulter — Psychiatrie adulte · Urgente : consultation intrahospitalière · semi-urgente : intrahospitalière ou externe · élective : en externe

Quand y penser (dépistage ciblé)

  • ATCD personnels ou familiaux de dépression, tentative de suicide, abus d'alcool ou de drogues, trouble anxieux ou de la personnalité.
  • Hospitalisation, rupture du fonctionnement, « n'est plus comme d'habitude », proches inquiets.
  • Pertes : deuil, déménagement (CHSLD), argent, rôle, autonomie ; isolement, désafférentation (vision, audition) ; proche aidant.
  • Maladie chronique : diabète, MPOC, MCAS ou IC, événement CV dans l'année, AVC, TNC majeur, Parkinson, cancer, douleur chronique.
  • Perte de poids ou d'appétit inexpliquée.

Présentation clinique

  • Plaintes de mémoire et de concentration, insomnie, fatigue, faiblesse, symptômes somatiques persistants.
  • Abandon des activités, variations diurnes, ↑ consommation d'alcool ou de médicaments.
  • Examen mental : apparence négligée, déni et ambivalence, affect peu mobilisable, découragement, sentiment d'inutilité.
  • Dépression psychotique : délire de ruine, de maladie grave, nihiliste (« mes intestins se désintègrent »), de culpabilité (prison).
  • Troubles cognitifs de la dépression : attention ↓, fatigabilité, lenteur de traitement, abandon facile aux tests (« je ne sais pas »). La dépression tardive peut aussi être un prodrome de TNC.

Dépression, delirium ou TNC ?

Dépression Delirium TNC majeur
Début Semaines Heures à jours Mois à années
Vigilance, attention Normale (effort ↓) Fluctuante, atteinte Normale au début
Orientation Habituellement préservée Désorientation Atteinte progressive
Hallucinations visuelles Rares Fréquentes Selon le type (Lewy)
Aux tests « Je ne sais pas », se dévalorise Inattention Confabule, minimise

Évaluation initiale

Outil ou examen Usage
GDS (15 items) ou PHQ-9 Dépistage chez le patient sans atteinte cognitive importante
Échelle de Cornell TNC modéré à sévère (hétéro-évaluation avec le soignant)
Risque suicidaire Toujours ; homme âgé seul, maladie, alcool, accès à des armes ou médicaments : risque élevé
MoCA ou MMSE Après amélioration de l'humeur si possible
FSC, électrolytes, Ca, créatinine, glucose, TSH, B12, ± vitamine D, albumine Causes médicales
Imagerie cérébrale Dépression d'apparition tardive avec signes focaux ou atypiques
Revue des médicaments Voir ci-dessous
  • Médicaments en cause : tout changement récent ; corticostéroïdes, opioïdes, benzodiazépines, anticonvulsivants (lévétiracétam), diphenhydramine, dimenhydrinate, bêtabloquants, BCC, anticholinergiques, fluoroquinolones, raloxifène, tamoxifène, finastéride (idées suicidaires).
  • Vitamine B12 : l'absorption diminue avec l'âge et sous IPP ; les symptômes neuropsychiatriques peuvent précéder l'anémie. Si symptômes et B12 < 220 pmol/L : B12 1200 µg PO die, contrôle à 6 mois.

Prise en charge

Non pharmacologique (pour tous)

  • Psychothérapie : TCC (individuelle ou de groupe) et thérapie de résolution de problèmes en premier ; activation comportementale, thérapie interpersonnelle, réminiscence. La TCC par Internet est une option.
  • Activité physique adaptée, tai-chi, yoga, pleine conscience ; luminothérapie ; hygiène du sommeil.
  • Réseau social, activités, projet de vie ; traitement des troubles d'usage de substances ; spiritualité.
  • Bibliothérapie (liste de Dr H.) : Vaincre la dépression une étape à la fois (Addis et Martell), Le piège du bonheur (Harris), Revenir au monde (Bordeleau), Pensouillard le hamster (Marquis). Applications : Petit Bambou, TCC Montréal.

Antidépresseurs

Molécule Dose gériatrique Particularités
Sertraline 25 → 50–200 mg die 1re ligne ; prendre en mangeant ; effets GI ; un peu activante ; peu d'interactions
Duloxétine 30 → 60 mg die 1re ligne ; utile si douleur (neuropathie, arthrose) ; un peu anticholinergique ; éviter si ClCr < 30
Escitalopram 5 → max 10 mg die Allongement du QT : dose maximale de 10 mg après 65 ans
Citalopram 10 → max 20 mg die QT : maximum 20 mg après 65 ans ; peu d'interactions
Venlafaxine XR 37,5 → 75–225 mg AM Hypertension, sudation ; ajuster en IR ; sevrage difficile
Desvenlafaxine 25–50 mg die Ajuster en IR
Mirtazapine 7,5 → 15–45 mg HS Sédation, appétit ↑ ; moins d'hyponatrémie ; utile si insomnie et perte de poids
Bupropion XL 150 → 300 mg AM Coupe l'appétit, activant ; seuil convulsif ↓ (éviter si épilepsie, TCA)
Tricycliques (nortriptyline) 2e ligne Anticholinergiques, hypotension orthostatique, cardiotoxiques

⚠️ Paroxétine : à ne pas débuter en gériatrie (très anticholinergique) ; si le patient la prend déjà, max 40 mg et sevrage lent. Le millepertuis est efficace dans la dépression légère à modérée, mais c'est un inducteur du CYP3A4 (warfarine, digoxine, AOD, antirétroviraux, etc.) : le plus souvent à éviter chez la personne âgée polymédicamentée.

⚠️ Mis à jour (CCSMH, 2021) : les lignes directrices canadiennes en gériatrie placent la sertraline et la duloxétine en 1re intention ; l'escitalopram et le citalopram restent des alternatives, limitées par le QT.

Effets indésirables à surveiller

  • Hyponatrémie (SIADH) : surtout les 4 premières semaines. Facteurs de risque : femme âgée, frêle, ATCD d'hyponatrémie, diurétiques, anticonvulsivants, IR. Na de base et à environ 1 mois, ou si fatigue, malaise, delirium. La mirtazapine est la moins à risque.
  • Saignement (ISRS/IRSN, dysfonction plaquettaire) : surtout digestif haut ; prudence avec AINS, antiplaquettaires, anticoagulants, ulcère, thrombopénie. Envisager un IPP.
  • Chutes, hypotension orthostatique, QT, syndrome sérotoninergique (tramadol, linézolide, triptans).

Réponse insuffisante : changer ou ajouter ?

Aucune amélioration

Amélioration partielle

Bonne réponse

Aggravation, irritabilité,
accélération

Antidépresseur à dose efficace

Réévaluer à 4 semaines

Changer d'antidépresseur
chevauchement croisé

Prolonger 4 semaines
ou ajouter un adjuvant
ou changer

Poursuivre jusqu'à rémission

Réponse insuffisante à 6 à 8 sem
ou pas de rémission à 12 sem

Adjuvant : aripiprazole, lithium,
mirtazapine ou bupropion,
psychothérapie

Échec de 2 essais ou
idées suicidaires, psychose,
refus de manger

Psychiatrie gériatrique
Envisager ECT

Penser à un trouble bipolaire
jusqu'à 25 % des cas

  • Adjuvants : aripiprazole 1–10 mg/j (le plus étudié) ; lithium (taux sériques, fonction rénale et thyroïdienne) ; rispéridone 0,25–2 mg, quétiapine 25–300 mg si anxiété envahissante ou psychose (attention : ↑ décès et AVC si TNC).
  • ECT : 1re ligne si idées ou intentions suicidaires, psychose, refus de boire et de manger, détérioration physique rapide ; aussi après échec des essais pharmacologiques. Efficace et sûre chez la personne âgée.
  • Chevauchement croisé : introduire le 2e à petite dose, puis baisser le 1er, aux 1–2 semaines. Fluoxétine : demi-vie longue, on peut diminuer plus vite. Paroxétine : rebond cholinergique, aller lentement. Venlafaxine : dernières doses difficiles à sevrer.

Suivi et durée

  • Premier épisode : poursuivre la pleine dose au moins 1 an (jusqu'à 2 ans) après la rémission.
  • Traitement à vie si : > 2 épisodes, épisode sévère, symptômes psychotiques, idées ou tentative de suicide, ECT nécessaire, résistance, rémission partielle, trouble anxieux associé.
  • La rechute n'est pas immédiate après l'arrêt et la reprise ne fonctionne pas toujours : prudence avant d'arrêter un antidépresseur pris depuis longtemps.
  • Arrêt souhaité : diminuer d'un palier (plus petite dose) 1 fois par mois.
  • Syndrome d'arrêt (FINISH) : symptômes grippaux, insomnie, nausées, déséquilibre, troubles sensoriels (« décharges »), hyperéveil. Conduite : ralentir le sevrage, reprendre la dose ou passer à la fluoxétine.

Adhésion (problème fréquent)

  • Causes : troubles cognitifs, effets indésirables, plan mal compris, dextérité, lecture des étiquettes, coût.
  • Solutions : pilulier (Dispill), supervision, plan écrit, répéter, envoyer l'ordonnance à la pharmacie, réduire la fréquence des prises, alarmes, rappels.

Pièges et perles

  • Erreurs fréquentes : dose insuffisante, essai trop court, essais antérieurs mal documentés, antidépresseur en PRN, accepter des symptômes « parce qu'il est vieux », plusieurs changements en même temps, changements faits à l'hôpital sans suivi.
  • Documenter au congé chaque essai : molécule, dose maximale atteinte, durée, réponse, raison de l'arrêt.
  • Ne pas sevrer brusquement à l'hôpital un ISRS, une paroxétine, une clomipramine ou une benzodiazépine prise depuis 20 ans.
  • Une dépression qui s'aggrave sous antidépresseur peut être une dépression bipolaire (jusqu'à 25 % des dépressions majeures du sujet âgé selon les notes de cours).

Références